Cadre conceptuel

"Au commencement était la Parole [...]
Toutes les choses ont été faites par elles.
Et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans elle."

Evangile selon JEAN

"Mais qu'y a-t-il donc de si périlleux
dans le fait que les gens parlent,
et que leurs discours indéfiniment prolifèrent?
Où donc est le danger?"

MICHEL FOUCAULT

Notre recherche se situe dans le contexte théorique de l’analyse du discours, de tradition française, telle que peuvent en rendre compte, par exemple, des chercheurs comme D. Maingueneau et P. Charaudeau, notamment par la publication de leur Dictionnaire d’Analyse du discours (2002), sans pour autant restreindre le champ épistémologique investi. Ainsi, nous considérons l’analyse du discours comme un cadre conceptuel à mobiliser au sein des sciences sociales pour appréhender le discours. Dans le cadre de recherches sur de vastes corpus, ce cadre conceptuel doit s’appuyer sur les méthodes lexicométriques, (L. Lebart et A. Salem, 1994; voir cadre méthodologique) qui allient statistique lexicale et textuelle, analyse de données et informatique.
Nous allons essayer de présenter de manière de façon synthétique l'arrière-plan conceptuel de nos recherches.

  • Qu’entend-on par "discours" ?
S’il est une opposition qui a guidée les études linguistiques depuis fort longtemps, c’est bien celle établie par F. de Saussure entre langue (réalité sociale) et parole (réalité individuelle). Cette opposition sépare "ce qui est social de ce qui est individuel", "ce qui est essentiel de ce qui est accessoire et plus ou moins accidentel" (F. de Saussure, p. 30). D. Maingueneau schématise ce concept en disant que "d’un côté, il y aurait un ensemble de mots doués d’un sens fixe et transparent, de l’autre, leur usage" (Maingueneau, 1976: 6) : "Dans cette perspective, il n’y a pas de place pour le "discours", concept qui vise à déposséder le sujet parlant de son rôle central pour l’intégrer au fonctionnement d’énoncés, de textes dont le conditions de possibilités sont systématiquement articulées sur des formations idéologiques" (Maingueneau 1976: 6).
La notion de "discours" sera néanmoins introduite en linguistique, notamment lorsqu’un linguiste américain, Z. S. Harris, étendra les procédures utilisées pour l’analyse des unités de la langue à des énoncés dépassant le cadre de la phrase. La notion de "discours" aura alors par la suite beaucoup de succès dans les études linguistiques et même à l’échelle des sciences humaines et sociales.
Cependant, la notion de "discours" est certainement l’une des plus polysémiques et des plus controversées (avec celles de texte et de corpus, peut-être) que connaisse la linguistique. Investie d’un sens différent selon le champ théorique dans lequel elle est utilisée, la notion de discours est en vogue depuis maintenant plusieurs années dans les sciences du langage. Celle-ci, "mise en avant par G. Guillaume, a connu un essor fulgurant avec le déclin du structuralisme et la montée des courants pragmatiques" (Maingueneau et Charaudeau 2002 : 185). N’ayant pas pour but ici de réaliser un historique de la notion de "discours" ni de discuter celle-ci, nous nous contenterons de renvoyer au travail de définition réalisé par D. Maingueneau notamment (Maingueneau, 1991: 10; D. Maingueneau et P. Charaudeau: 2002). Soulignons deux définitions :
  • "Discours", employé au lieu d’énoncé, permet "dans une perspective énonciative et pragmatique", "d'insister sur le caractère dynamique de l’énonciation";
  • "Discours" peut être utilisé pour "désigner le système sous-jacent à un ensemble d’énoncés tenus à partir d’une certaine position sociales ou idéologique", ("discours socialiste", "discours féministe", etc.) Michel Foucault le définit ainsi : "On appellera discours un ensemble d’énoncés en tant qu’ils relèvent de la même formation discursive"  (M. Foucault, 1969: 153).
Si toutes ces définitions sont acceptables, l’une des plus consensuelle semble être celle qu’en donne Jean-Michel Adam qui oppose texte et discours, et où le discours est défini comme le texte mis en rapport avec ses conditions socio-historiques de production :
  • DISCOURS = TEXTE + CONDITIONS DE PRODUCTION.
D’où, "parler de discours, c’est considérer la situation d’énonciation-interaction toujours singulière et l’interdiscursivité dans laquelle chaque texte est pris. Un texte ne devient un fait de discours que par sa mise en relation avec l’interdiscours d’une formation sociodiscursive, elle-même définie comme lieu de circulation de textes (intertextualité propre à la mémoire discursive d’un groupe) et de catégories génériques (interdiscursivité des genres et sous-genres)"  (Adam, 2005: 28).
C’est ce que D. Maingueneau définit par "des organisations transphrastiques relevant d’une typologie articulée sur des conditions de production socio-historique" (Maingueneau 1976 : 20).
Évoquons enfin les caractéristiques du discours selon D. Maingueneau (Maingueneau & Charaudeau 2002 : 187/189) :
  • Le discours "suppose une organisation transphrastique"
  • Le discours "est orienté"
  • Le discours "est une forme d’action"
  • Le discours "est interactif"
  • Le discours "est contextualisé"
  • Le discours "est pris en charge"
  • Le discours "est régi par des normes"
  • Le discours "est pris dans un interdiscours".

Pour conclure nous dirons que, plus que tout, le discours est "une manière d’appréhender le langage" (Maingueneau et Charaudeau 2002 : 190), "un certain mode d’appréhension du langage. Dans cette perspective le "discours" ne constitue pas un domaine empirique, par exemple celui des unités linguistiques plus vastes que la phrase ou celui des énoncés oraux, mais le langage lui-même en tant qu’il est appréhendé comme activité de sujets inscrits dans des situations" (Maingueneau 1991 : 11).
Avec D. Maingueneau, nous ajouterons, en prémisse d’une définition plus précise de l’analyse du discours, qu’une "telle instabilité de la notion de discours rend dérisoire toute définition de l’analyse du discours qui se contenterait d’y voir 'la discipline qui étudie le discours'" (Maingueneau 1991 : 10).

  • Le discours politique
Depuis M. Bakhtine, nous savons l’importance que revêt dans la communication verbale la reconnaissance des genres de discours : "si les genres de discours n’existaient pas et si nous n’en avions pas la maîtrise, et qu’il nous faille les créer pour la première fois dans le processus de la parole, qu’il nous faille construire chacun de nos énoncés, l’échange verbal serait quasiment impossible. […] L’idée que nous avons de la forme de notre énoncé, c'est-à-dire d’un genre précis du discours, nous guide dans notre processus discursif" (Bakhtine, 1984: 285-288).
Sans vouloir nous livrer ici à un débat sur les typologisations génériques des discours, nous voudrions seulement relever brièvement les caractéristiques du genre auquel appartiennent les corpus étudiés.

• Définition du discours politique :
Il est possible de comprendre de différentes manières le syntagme "discours politique". Charaudeau souligne bien l’importance de se poser une telle question, préalable à toute analyse d’un corpus qui se veut politique :
  • "Que faut-il entendre par discours politique ? La question mérite d'être posée de prime abord pour éviter malentendus et confusions des perspectives. S’agit-il des discours produits dans le champ de la politique ? De la politique en tant qu'elle est discours ? Mais alors, la politique ne serait-elle que discours ? Et l'action politique serait-elle secondaire par rapport au discours, ou constituerait-elle au contraire la base du politique sur laquelle viendrait se greffer le discours ?" (Charaudeau, 2005: 11).
L’importance du discours politique dans le champ sociopolitique, et dans toute société, n’est plus à démontrer. C’est par lui que se gouverne la Cité. Le discours politique peut alors être considéré comme "une pratique sociale qui permet aux idées et aux opinions de circuler dans un espace public où se confrontent divers acteurs qui doivent respecter certaines règles du dispositif de communication" (ibid.) et, un acte de communication, "un objet d'échange entre deux instances, l'une d'énonciation l'autre de réception, dont le sens dépend de la relation d'intentionnalité qui s'instaure entre celles-ci" (Charaudeau, 1997: 14).
Le discours politique se caractérise par "le désir et le besoin d’influencer l’autre. Instance politique et instance citoyenne se trouvent donc placées dans un face-à-face de rapports de force qui les conduit à user, au nom de la souveraineté démocratique, de stratégies discursives de persuasion" (Charaudeau, 2005, p.IV). Ainsi, le discours politique fait partie d’un réseau de communication dont fait partie l’émetteur. Il entretient des rapports complexes avec l’univers culturel de ses destinataires que l’analyste doit prendre en compte au moment de sa confrontation avec le corpus.

• Le discours politique comme action symbolique :
Le discours politique peut être considéré comme action, comme pratique symbolique destinée à déployer des effets sur l’environnement. Le discours est en effet et avant tout action communicationnelle et action symbolique. La dimension symbolique est relativement importante car "les groupes sociaux ne peuvent se passer de représentations symboliques" (Papadopoulos, 1989: 9) et c’est par elles que l’acteur politique va pouvoir mobiliser et toucher le récepteur du discours. Le discours est donc à considérer comme une pratique symbolique qui prend place dans l’action sociale. Il faut alors porter particulièrement attention à la dimension signifiante de cette pratique qui constitue dès lors "un facteur indissociable de l'action, celle-ci n'étant pas possible si l'acteur n'est pas capable - à l'aide de symboles - de lui conférer un sens. On ne pourra qu'insister sur la complémentarité des pratiques matérielles et des pratiques symboliques, les deuxièmes constituant le "bain de sens" qui enrobe les premières. Toute action sociale se déroule en effet dans une "toile de fond" (Weber, 1971, p.4 et s), constituée par une structure de sens; elle n'est donc pas réductible à ses éléments matériels. Ainsi, au niveau du politique le rapport entre pratiques politiques et production idéologique apparaîtra comme "complexe et permanent" (Ansart, 1977, p.10)" (Papadopoulos, 1989: 11).
Ainsi, ces pratiques symboliques traduisent souvent les rapports sociaux et selon M. Weber (1969), la compréhension de celles-ci implique de considérer l’univers culturels des acteurs sociaux. En d’autres termes, les significations des actions, matérielles et symboliques, d’un acteur ont à voir avec les mentalités du groupe social dont il fait partie. L’étude des discours, particulièrement les discours politiques, apparaît alors "comme un passage obligé pour la compréhension des valeurs et des motivations des acteurs" (Papadopoulos, ibid.).
Michel Foucault propose une esquisse méthodologique pour l'analyse du discours politique :
  • "On essaierait de voir si le comportement politique d'une société, d'un groupe ou d'une classe n'est pas traversé par une pratique discursive déterminée et descriptible. Cette positivité ne coïnciderait, évidemment, ni avec les théories politiques de l'époque ni avec les déterminations économiques : elle définirait ce qui de la politique peut devenir l'objet d’énonciation, les formes que cette énonciation peut prendre, les concepts qui s'y trouvent mis en oeuvre, et les choix stratégiques qui s'y opèrent. Ce savoir, [...] on l'analyserait dans la direction des comportements, des luttes, des conflits, des décisions et des tactiques" (M. Foucault,1969: 254).
Foucault relève l’importance des phénomènes discursifs en tant que constitutifs des enjeux en politique ; il souligne la nécessité d’une analyse interne de ceux-ci, mais qui doit être "mise en rapport avec leurs conditions de production, les finalités et les stratégies de leurs émetteurs ainsi que les effets qu’ils déploient. L’analyse des formes et du contenu des pratiques discursives témoigne par là même d'un souci de leur conférer une réalité ("positivité")" (I. Papadopoulos, 1989: 16).
C’est ce discours en tant que discours performatif, idéologique et parfois manichéen, cherchant à faire circuler des idées, à influencer son récepteur et ayant pour fonction de régir la société, qui sera étudié à travers les corpus latino-américains.

  • Qu’entend-on par analyse du discours ?
Nous avons pu voir précédemment la polysémie du terme "discours", et les diverses acceptions qu’il revêt selon le champ théorique dans lequel on le considère. Il en est de même de l’analyse du discours qui "se voit attribuer des définitions les plus variées" (Maingueneau et Charaudeau 2002 : 41).
"Double dégradé" de la linguistique (Maingueneau 1976 : 3), "approches […] variées", "diversification indéfinie des terrains d’investigation", "frontières dérisoires", "instabilité généralisée" (Maingueneau 1991 : 11-12), "sous-discipline […] plus ou moins bien définie" (Moeschler et Reboul, 1998: 7), "limites floues" (Détrie et al., 2001: 7), "situé au carrefour des sciences humaines" (Maingueneau et Charaudeau 2002 : 43), "très instable" (ibidem), "espace transitoire", "champ parasitaire de la linguistique, de la sociologie ou de la psychologie", "sorte d’espace critique, de lieu d’interrogation et d’expérimentation" (ibidem : 44), "statut ambigu, hétérogénéité méthodologique, diversité des centres d’intérêts" (Bonhomme, 2005), tels sont les syntagmes utilisés pendant près de trente ans (1976-2005) par différents linguistes pour qualifier l’analyse du discours. On voit donc l’ampleur de la tâche quand il s’agit de donner une définition consensuelle et précise de l’analyse du discours, une délimitation de son champ d’investigation.
Mais avant toute autre définition, il ne nous semble pas inutile d’évoquer l’une des définitions que Z. S. Harris, "à l’origine" du syntagme "analyse du discours", a donné d’elle:
  • "L’analyse du discours donne une foule de renseignements sur la structure d‘un texte ou d’un type de texte, ou sur le rôle de chaque élément dans cette structure. La linguistique descriptive ne décrit que le rôle de chaque élément dans la structure de la phrase qui le contient. L’analyse du discours nous apprend de plus comment un discours peut être bâti pour satisfaire à diverses spécifications, exactement comme la linguistique descriptive construit des raisonnements raffinés sur les façons dont les systèmes linguistiques peuvent être bâtis pour satisfaire à diverses spécifications" (Z. S. Harris, 1952).
C’est donc à partir des travaux de Z. S. Harris, linguistique américain, qui la décrivait ainsi en 1952, que le syntagme "analyse du discours", désormais célèbre dans les sciences du langage, s’est popularisé pour désigner un domaine d’étude traversé de plusieurs tendances. Mais ce que Z. S. Harris appelle "analyse du discours", D. Maingueneau le considère comme "linguistique textuelle" (Maingueneau et Charaudeau 2002 : 41).
Néanmoins, on peut commencer par dire que l’analyse du discours, "explicitation du/des sens du discours analysé, à l’aide d’outils qui permettent de le saisir et de le décrire dans sa matérialité" (Détrie et al. 2001 : 25), telle qu’elle est comprise en France, peut être définie comme
  • "une analyse linguistique, articulée à la fois aux genres discursifs, aux formations discursives, aux situations concrètes de communication et aux pôles énonciatifs […] prenn[ant] en charge des corpus larges et variés de discours authentiques, rapport[ant] ces derniers à leurs conditions sociohistoriques de production et de circulation, mett[ent] à jour leur idéologie sous-jacente" (Détrie et al. 2001 : 7-8).
Cependant, nous mentionnerons différentes définitions et conceptions de l’analyse de discours, variant d’un linguiste à l’autre.
L’une des définitions les plus larges semble être celle de Teun Van Dijk, qui voit dans l’analyse du discours l’étude de "l’usage réel du langage par des locuteurs réels dans des situations réelles", où l’on appréhende "le discours comme mode d’interaction dans des situations socioculturelles très complexes" (T. Van Dijk, 1985: 2). Cette définition, très large, semble être équivalente d’"étude du discours". Selon D. Maingueneau, cette définition correspondrait plutôt à la définition de ce qu’il appelle une linguistique du discours:
  • "La linguistique de la langue, du système, est ainsi constamment doublée par cette linguistique du discours qui, au lieu de replier le langage sur l’arbitraire de ses unités et de ses règles, l’appréhende en le rapportant à des ancrages sociaux, psychologiques, historiques… C’est la linguistique elle-même qui se dédouble pour étudier les phénomènes langagiers à travers des points de vue distincts" (Maingueneau 1991 : 11).
Selon cette définition de l’analyse du discours (analyse du discours = étude/disciplines du discours), celle-ci inclut alors différentes approches tel que l’analyse du discours telle que nous l’entendons en France, l’analyse conversationnelle, l’ethnographie de la communication, l’ethnométhodologie de Garfinkel, la sociolinguistique interactionnelle…
A l’opposé, des définitions beaucoup plus restreintes réduisent le discours à "une activité fondamentalement interactionnelle" (Maingueneau et Charaudeau 2002 : 42), identifiant plus ou moins ainsi l’analyse du discours à l’analyse conversationnelle.
Voyons ce que nous dit D. Maingueneau sur la distinction entre disciplines du discours et analyse du discours:
  • "En fait, chaque discipline du discours étudie cet "usage réel" à travers un point de vue qui lui est propre, elle est gouvernée par un intérêt spécifique. Si elle travaille sur les mêmes données langagières qu’une autre, c’est en focalisant son attention sur une dimension différente. Ainsi, tout en conservant leur visée propre, ces disciplines peuvent fort bien être mobilisées ensemble au cours d’une même recherche […].
  • "L’intérêt qui oriente l’analyse du discours, c’est en effet de n’appréhender ni l’organisation textuelle en elle-même, ni la situation de communication, mais de penser le dispositif d’énonciation qui lie une organisation textuelle et un lieu social déterminés. Le discours y est considéré comme activité rapportée à un genre, comme institution discursive ; les lieux n’y sont pas pensés indépendamment des énonciations qu’ils rendent possibles et qui les rendent possibles. L’analyste du discours peut prendre pour base de travail un genre de discours (une consultation médicale, un cours de langue, un débat politique…) aussi bien qu’un secteur de l’espace social (un service d’hôpital, un café, un studio de télévision…) ou un champ discursif (politique, scientifique…). Mais il ne part d’un genre que pour l’inscrire dans ses lieux et ne délimite un lieu que pour considérer quel(s) genre(s) de discours lui sont associés" (Maingueneau 1991 : 12-13).
C’est ainsi qu’avec D. Maingueneau, nous définirons l’analyse du discours comme l’"une des disciplines qui étudient le discours", située "au carrefour de sciences humaines" et traversée par de "multiples courants" (Maingueneau et Charaudeau 2002 : 43). L’un de ces courants est précisément celui de l’École française d’analyse du discours (ADF). Jean Peytard (1992) évoque pour sa part les caractéristiques de l’ADF de la façon suivante :
  • "On emprunte prudemment les principes du structuralisme nord-américain (Harris) ; on s’inscrit dans une conception énonciative qui étudie la façon dont les locuteurs s’approprient la langue dans la communication, au travers des indices (ou marques formelles) de la personne, du temps, de l’aspect, des modalités (dans la ligne de Bally, Benveniste) ; on choisit des textes produits dans des cadres institutionnels contraignant fortement l’énonciation, et que l’on réunit en corpus, avec un penchant certain pour les textes d’archives et les discours politiques, de gauches de préférences ; on essaie alors d’articuler les faits de langues à l’histoire ou à l’histoire sociale, voire aux idéologies et au matérialisme dialectique" (Peytard et Moirand, 1992: 42).
De façon plus synthétique, s’appuyant sur l’article de Jean Dubois ("Énoncé et énonciation", Langages, 1969) et citant M. Charolles (1989), J. Peytard (1992 : 42) évoque la particularité de l’École française comme étant "l’idée d’une étude du discours comme énonciation" (M. Charolles 1989).
Le courant désigné par "École française" est apparu en France dans les années 60-70, période durant laquelle il a été, en France, la tendance dominante en analyse du discours. Né de la confluence de plusieurs disciplines, son émergence a été consacrée par la publication en 1969 du numéro 13 de la revue Langages, "L’Analyse du discours", et par l’ouvrage de Michel Pêcheux, philosophe avant d’être linguiste, Analyse automatique du discours (Paris, Dunod, 1969). On reconnaît cependant comme ayant influencé directement la constitution de l’ADF les théories althussérienne de l’idéologie (L. Althusser, 1965a; 1965b; 1970) et la psychanalyse lacanienne, ainsi que les écrits de Michel Foucault sur le discours, l’archéologie et les formations discursives (M. Foucault, 1966; 1969; 1971). En effet, si comme nous venons de le mentionner le numéro 13 de la revue Langages, avec principalement les articles de Z. S. Harris ("Analyse du discours") et de J.  Dubois ("Énoncé et Énonciation"), ainsi que le livre de Michel Pêcheux marquent en quelque sorte symboliquement la naissance de l’ADF, le contexte intellectuel des années 60 revêt une importance primordiale dans sa gestation, son émergence et sa construction. En effet, un bouillonnement intellectuel sans précédent dans les sciences humaines semble caractériser cette époque, notamment autour et par le structuralisme et les intellectuels à qui on l’associe ; l’ADF en est directement issue. D. Maingueneau, principal théoricien de l’analyse du discours actuelle en France souligne que
  • "Le noyau de ces recherches [nb. : ADF] a été une étude du discours politique menée par des linguistes et des historiens avec une méthodologie qui associait la linguistique structurale et une "théorie de l’idéologie" inspirée à la fois de la relecture de l’œuvre de K. Marx par le philosophe L. Althusser et de la psychanalyse de J. Lacan. Il s’agissait de penser la relation entre l’idéologique et le linguistique en évitant à la fois de réduire le discours à l’analyse de la langue et de dissoudre le discursif dans l’idéologique" (Maingueneau et Charaudeau 2002 : 201)
Si "l’"École française" au sens strict", nous dit D. Maingueneau, "appartient aujourd’hui à l’histoire des idées" (Maingueneau et Charaudeau 2002 : 201), il est tout de même possible de distinguer des "tendances françaises", en analyse du discours,  portant particulièrement leur intérêt sur quelques critères. Parmi ces critères importants pour ces tendances, relevons-en quatre :
  • "Intérêt pour les corpus contraints";
  • "Souci de matérialité linguistique";
  • "Relation privilégiée avec les problématiques de l’énonciation";
  • "Affirmation d’une primauté de l’interdiscours sur le discours". (Maingueneau 1991: 24)
Cependant, comme nous l’avons dit, l’ADF ne représente qu’une tendance, qu’un courant de l’analyse du discours, qui elle ne constitue qu’une discipline parmi les disciplines du discours. C’est pourquoi si l’on veut évoquer les influences qu’a pu recevoir l’analyse du discours, il faut chercher un peu plus loin.
Si nous avons souligné, comme le font de nombreux chercheurs, l’année 1969 comme étant symbolique de la "constitution" de l’École française d’analyse du discours, en ce qui concerne l’étude du discours et l’analyse du discours J. Peytard, cherchant à établir, en collaboration avec S. Moirand, "un certain nombre de repères pour une filiation historique de la notion de discours" (Peytard et Moirand 1992 : 9), préfère évoquer l’année 1966 comme "l’année cardinale" durant laquelle "s’est accumulée une charge insolite de textes qui, rassemblant en eux nombre d’articles et travaux antérieurs ou proposant d’inédites démarches, devaient préparer la mutation épistémologique" (Peytard et Moirand 1992 : 16).
Parmi les auteurs de ces textes novateurs Jean Peytard évoque Claude Lévi-Strauss (Mythologiques (1964-1971) "gigantesque tentative de comprendre le fonctionnement des discours immergeant les sociétés", Peytard et Moirand 1992 : 16), Roland Barthes ("Introduction à l’analyse structurale des récits"), Jacques Derrida (De la grammatologie) et les déjà cités Michel Foucault (Les mots et les choses) et Louis Althusser (Pour Marx).
Anthropologues, sémiologues, philosophes mais aussi psychanalystes (J. Lacan) et historiens (Régine Robin, Jacques Guilhaumou), on peut voir comment, aux côtés de linguistes de nombreuses disciplines des sciences humaines et sociales ont contribué à la constitution du champ de l’analyse du discours.
Mais, parmi les travaux précurseurs annonçant "la montée du concept de discours en sciences du langage" (Peytard et Moirand 1992 : 9), J. Peytard remonte notamment jusqu’au thèses du Cercle de Prague et de Roman Jakobson (1929), puis cite les écrits d’Émile Benveniste. Il convient enfin de mentionner tous particulièrement ceux de M. Bakhtine qui, publiés tardivement, viennent confirmer l’émergence de la notion de discours en sciences du langage, et conforter la "primauté de l’interdiscours sur le discours".
Aux côtés de toutes ces influences, les spécialistes s’accordent aussi à souligner deux "traditions", "pratiques culturelles qui vont bien évidemment laisser des traces […] dans les orientations françaises des recherches sur le discours" (Peytard et Moirand 1992 : 41). Ces "pratiques anciennes" sont d’une part l’explication de texte, tradition scolaire et universitaire en France et d’autre part l’étude des mots, lexicologie et lexicographie (J. Dubois, B. Quemada, puis M. Tournier, etc.). En effet, Jean Dubois, dont nous avons déjà parlé, s’inscrivait, avec sa thèse soutenue en 1962, Le vocabulaire politique et social en France de 1869 à 1872, "dans la tradition philologique française d’étude du vocabulaire, issue de F. Brunot, repensée par R. Wagner à partir de la notion d’"usage", mise en œuvre au Centre de recherche de lexicologie politique de l’ENS de Saint-Cloud", tradition qui se trouvait alors "sollicitée par la "mécanisation" à Nancy et à Besançon (création d’index, traduction automatique), par la statistique à Strasbourg, par l’informatique mathématique" (Mazière, 2005: 29), etc.
Enfin, s’il est une dernière influence scientifique que nous mentionnerons c’est celle de l’analyse de contenu, en opposition à laquelle s’est construite l’analyse du discours. Né au début du 20° siècle aux Etats-Unis, "dans le cadre des recherches empiriques sur les effets de la communication et de la sociologie fonctionnaliste des médias", elle est particulièrement rattachée aux noms de Lasswell, Berelson et Lazarsfeld qui, dans les années 40-50 en "systématisent les règles". Laurence Bardin, dans son ouvrage plusieurs fois réédité sur l’analyse de contenu (Bardin, 1993), en donne la définition de Berelson :
  • "L’analyse de contenu est une technique de recherche pour la description objective, systématique et quantitative du contenu manifeste de la communication" (Bardin 1993 : 21).
Pour sa part, R. Robin, historienne et linguiste, présente ainsi l’analyse de contenu :
  • "Plus rigoureuse qu’une simple thématique, mettant en jeu des méthodes statistiques, recherche d’échantillons représentatifs, quantifications diverses, l’analyse de contenu, mise au point par des spécialistes américains est beaucoup pratiquée en France, surtout par les sociologues et par les historiens […]. Elle se propose principalement l’étude quantifiée des thèmes d’une œuvre, d’un quotidien ou d’un périodique, afin de mettre à jour les centres d’intérêt d’un journal et l’évolution de ces centres d’intérêt : elle peut se préoccuper des images, des métaphores et métonymies qui balisent le texte" (Robin, 1973: 55-56).
Cependant, comme nous l’avons déjà mentionné, "en France, l’analyse du discours des années 70 s’est conçue comme une extension de la linguistique au domaine du discours. Articulant théories de la langue, du discours, de l’inconscient et des idéologies, elle fut le plus souvent très critique à l’égard de l’analyse de contenu. Les reproches portaient d’abord sur la neutralisation des différences entre signifiants et l’absence de prise en compte de la structuration des textes" (Maingueneau et Charaudeau 2002 : 40).
Régine Robin pour sa part, fait aussi quelques critiques à l’analyse de contenu. Elle déplore notamment que "toutes ces études, au-delà de leur rigueur, de leurs mérites qui sont immenses, reposent malgré tout sur le postulat de l’immédiateté du sens, et son univocité. […] De plus, ces études négligent le niveau discursif en tant que tel, comme si les idéologies ne se donnaient pas aussi en tant que système de représentation dans des discours et comme si l’ordre du discours, sa structure ne comportait pas d’implications idéologiques" (Robin 1973 : 61-62).
Si l’analyse du discours se distingue de l’analyse du contenu c’est donc principalement  qu’elle pose comme fondamental "l’opacité" du discours et "ne traite pas les matériaux verbaux comme de simples véhicules  d’information mais comme des structures langagières" (Maingueneau 1991 : 14).
Comme nous l’avons dit, l’analyse du discours est traversée par de nombreuses tendances. Cependant, elle s’est constituée en France autour de quelques grandes orientations théoriques, thématiques et conceptuelles (méthode des "mots-pivots", lexicologie, lexicométrie, distributionnalisme, analyse textuelle ; énonciation, interdiscursivité, idéologie, genre de discours, formation discursive, préconstruit, conditions de production…) et de quelques pôles institutionnels et intellectuels (M. Tournier et le Laboratoire de lexicologie politique de l’ENS de Saint-Cloud, J. Dubois et l’École de Nanterre (département de linguistique de Paris-X), M. Pêcheux et le Laboratoire de psychologie sociale de l’université de Paris VII) ; les revues Cahiers de lexicologie, Langages, Langage et société, MOTS-Les Langages du Politique.
Enfin soulignons que la question du statut de l’analyse du discours se pose aussi. Comme nous l’avons indiqué précédemment, certains voient dans l’analyse du discours une "sous-discipline" (Moeschler et Reboul 1998 : 7), d’autres une "macro-discipline" (M. Bonhomme, op. cit.). D. Maingueneau y voit lui une discipline en construction, une "discipline à part entière des sciences humaines, avec un objet qui lui est propre" (Maingueneau 1991 : 14), la situant "au point de contact entre la réflexion linguistique et les autres sciences humaines" (Maingueneau 1976 : 3).

Dans ce passage en revue des principales caractéristiques et concepts de l’analyse du discours, nous avons cherché à brosser l’arrière-plan conceptuel et théorique dans lequel s’inscrit notre démarche de recherche : une conception du discours comme action symbolique, vecteur idéologique, indissociable de ses conditions de production et intrinsèquement articulé à un interdiscours ; une analyse du discours privilégiant les corpus contraints et portant une attention toute particulière à la matérialité linguistique, à l’énonciation et l’interdiscursivité. Mais, compte tenu de la masse importante des discours analysés et pour rendre possible l'analyse de telles masses discursives, l'utilisation d'outils informatiques et statistiques est nécessaire. Il convient alors d'articuler le cadre conceptuel décrit ci-dessus à un cadre méthodologique permettant d’une part d’explorer méthodiquement les corpus et d’autre part de mesurer les différents éléments de ces discours ou logos ("logométrie"). C’est donc en tenant compte de cet arrière-plan conceptuel de l’analyse du discours que nous mettrons en œuvre la méthodologie lexicométrique que nous présentons rapidement dans la partie suivante: cadre méthodologique.

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