Cadre socio-historique général

1808, 1868, 1895, 1911, 1959, 1979, 1994… autant de dates, parmi d’autres, qui ont marquées l'histoire de l’Amérique latine. En effet, 318 ans après que Christophe Colomb, voguant en direction des Indes, ait rencontré sur sa route l’ile d’Hispaniola, qui allait devenir Saint Domingue, ouvrant par cette rencontre aux conséquences infinies une ère nouvelle, 318 ans après, en 1810, était lancé le processus qui conduirait à l’Indépendance des colonies espagnoles et portugaise du Nouveau Monde. Même si ce processus, par les révoltes indigènes - du Mexique des Yaquis au Pérou de Condorcanqui -, par les conspirations - de Gual et Espana notamment -, par la réflexion des francs-maçons, était déjà initié dès la fin du 18° siècle,  même si dès le début du 19° siècle, influencés par l'indépendance de Treize colonies (1776), des soulèvement éclatèrent, parfois appuyés par l'Angleterre tel celui de Miranda au nord du Venezuela en 1806, c'est à partir de septembre 1808 et du "cri de Dolores" que les historiens s'accordent à voir le début du processus indépendantiste d'Amérique latine (pourtant au cri de "Vive Fernando VII, à bas le mauvais gouvernement").  Bien des péripéties plus tard, qui verront notamment l'apparition d'acteurs politiques et militaires et de leurs discours, encore admirés aujourd'hui, l'Amérique latine accèdera à l'Indépendance, ouvrant une période  marquée par l'emprise des caudillos et l'instabilité politique. Si la presque totalité de ce qui, de nos jours, est communément appelé Amérique latine s’est libérée des entraves qui la tenaient liée à la métropole castillane, et dans une moindre mesure portugaise, pour ensuite, à partir de 1824 et suite aux différents échecs des tentatives unitaires, se fragmenter en une multitude de nations, à Cuba et Puerto Rico, du fait des conditions particulières, l’onde de choc qui a parcouru tout le sous-continent n’a pas fait vaciller le régime colonial de ces deux îles caribéennes. Si pour celles-ci le processus a été différé, d’autres territoires du Nouveau Monde, possessions françaises ou hollandaises, ne connaîtront jamais le frétillement révolutionnaire et indépendantiste, restant possessions d’outre-mer des différentes métropoles européennes.
Ainsi, après les révolutions qui, de 1808 à 1824 sous la conduite de próceres tels que Francisco Miranda, Simón Bolivar, José Antonio Sucre,  etc., ont amené les vice-royautés des Indes à l’indépendance, c’est Cuba qui, après la tentative frustrée de 1868 initiée par Manuel de Céspedes et les mambises, accéda à l’indépendance en 1898. Indépendance théorique car dans la guerre contre l’Espagne qu’initièrent José Martí, Máximo Gómez et d’autres en 1895 au cri de Patria o Muerte eurent tôt fait de s’immiscer les États-Unis, qui depuis bien longtemps lorgnaient sur Cuba. A la colonie succéda alors la néo-colonie et à l’Empire, le néo-impérialisme. Cependant, c’est ce même cri de Patria o Muerte lancé par Martí et les siens qui, cinquante ans plus tard, résonna de nouveau sur la perle des Antilles, dans un écho assourdissant, après qu’il fût lancé dans un prétoire par un avocat jeune et idéaliste, jugé pour avoir fomenté une insurrection; ce même avocat qui ne tardera pas, après geôle et exil, décidément école des combattants, à prendre le maquis trois ans durant avant d’entrer par une belle journée de janvier 1959, aux côtés de ses barbudos, dans une Havane en liesse; ce même avocat qui, dorénavant éloigné des prétoires, dominera la scène politique cubaine et latino-américaine pendant cinquante ans. Si 1959 répond à 1895 et ouvre de nouveau la voie/voix des armes en Amérique latine, avant cela cependant, l’histoire politique d’Amérique latine aura connu bien d’autres péripéties.
Ainsi, après les révolutions d’indépendance (1810-1824 et dans le cas de Cuba 1895-1898) et avant les guérillas dites marxistes (1959-2010), vint le temps des caudillos et des révolutions nationales. Le 19° siècle latino-américain, riche en coups d’état, pronunciamientos, putschs, guerres civiles… sera le siècle des consolidations nationales, marqué de façon générale par la lutte entre conservateurs et libéraux parfois interrompue par la prise en main d’un caudillo, fils de peuple et autoritaire. Ainsi, instabilité politique et gouvernementale, affrontement entre conservateurs et libéraux, régime fédéral ou unitarisme, caudillisme sont les principales caractéristiques du 19° siècle latino-américain. On notera la main-mise de Rosas sur Buenos Aires de 1829 à 1852 (avec une interruption entre 1933 et 1935) puis les présidences de Bartolomé Mitre et de l’écrivain Faustino Domingo Sarmiento (Argentine) ; les présidences, au Mexique, de Vicente Guerrero, encore évoqué aujourd’hui par les néozapatistes, et de Benito Juarez, considéré comme le fondateur du Mexique indépendant, premier et seul président indigène du Mexique jusqu’à aujourd’hui et pendant longtemps le seul président indigène de toute l’Amérique latine (jusqu’à l’élection d’Alejandro Toledo au Pérou et surtout de Evo Morales en Bolivie)…
Si 1898 ferme la période des révolutions d’indépendance en Amérique latine, Cuba se libérant du joug colonial, il ne faudra pas attendre bien longtemps pour que de nouvelles révolutions éclatent sur le sous-continent latino-américain. La révolution mexicaine semble alors initier un cycle même si seule la révolution de Zapata et Villa, demi-succès, échappent au qualificatif de "tentatives avortées". Après les révolutions d’Indépendance qui ont ouvert la voie, nous l’avons dit, à un système politique balançant entre fédéralisme et unitarisme et occupé tantôt par une classe politique essentiellement divisées entre conservateurs et libéraux tantôt par un caudillo tout puissant, la révolution mexicaine semble ouvrir une brèche dans ce paysage, par la remise en question de ce système politique et la voix donnée, une première fois, à los de abajo. Si la victoire de la Révolution mexicaine en demi-teinte a été précédée de 10 ans de guerres et de renversements surprenants et a ouvert, au Mexique et pour longtemps, l’ère de la Révolution Institutionnalisée pour les uns, de la Révolution confisquée pour d’autres, aucun autre pays du sous-continent ne semble avoir été aussi marqué et influencé par la Révolution. Peu après cependant, le Nicaragua, à travers la lutte de Augusto C. Sandino, parviendra à remporter une victoire sur l'impérialisme américain.
C'est à cette époque que commence à se diffuser sérieusement en Amérique latine un courant de pensée qui marquera l'histoire politique du continent: le marxisme. Si 1895 est souvent considéré comme la date d'introduction du marxisme en Amérique latine, son véritable développement commence quelques années plus tard, dans les premières décennies du 20ème siècle. C'est à cette époque qu'apparaitront d'ailleurs les penseurs marxistes considérés comme les fondateurs du marxisme latino-américain, tels Julio Antonio Mella et José Carlos Mariategui. Cette pensée politique a eu toute son importance en Amérique latine, car c'est en partie en invoquant le "péril rouge" que les Etats-Unis, encombrant voisin du nord, interviendront dans la politique intérieur des Etats latino-américains, du renversement d'Arbenz au Guatemala au débarquement de la Baie des Cochons en passant par l'appui au renversement d'Allende et les tentatives d'assassinats contre Fidel Castro. C'est notamment en s'appuyant sur ce même prétexte que sera diabolisée la Révolution cubaine et différentes expériences alternatives en Amérique latine, telle l'arrivée au pouvoir d'Hugo Chavez et sa Révolution bolivarienne. Enfin, c'est en se revendiquant de ce même marxisme, parfois réarrangé à la "sauce latino-américaine", et accompagné de nationalisme, de théologie de la libération, ou au contraire d'une orthodoxie affirmée, que se réclameront nombre de guérillas qui fleuriront à travers le continent après la victoire de la Révolution cubaine et le désir du Che de créer "dos, tres, muchos Vietnam". FSLN, FMLN,  URNG, EGP, ORPA, FPMR, MRTA, PCP-SL, FARC-EP, ELN, ERP, FARN, FALN, MIR, EPR, FPL, M-19... sont quelques-uns des sigles dont sera coutumière l'Amérique latine de la deuxième moitié du 20° siècle, du Rio Grande à la Terre de Feu. En 1994, après que la mort des utopies armées et la fin de l'histoire eurent été proclamées par certains, une onde de choc parcourt de nouveau le continent et les salles de rédaction du monde entier: "Ya basta". C'est à ce cri que se soulèvent le 1er janvier 1994 quelques milliers de Chiapanèques, mettant alors le projecteur sur la situation des populations indiennes d'Amérique. S'inscrivant tout à la fois dans la voie ouverte par les mouvements armés d'Amérique latine et dans la lignée du travail de conscientisation des populations indiennes marqué par le Congrès Indigène tenu en 1974 à San Cristobal de las Casas, l'EZLN marque d'une certaine façon une nouvelle période en Amérique latine, période qui verra l'arrivée au pouvoir d'Evo Morales en Bolivie, d'Hugo Chavez et de Rafael Correa en Equateur.
Après une interruption, les sandinistes reviennent au pouvoir en 2006, accompagnant alors le dénommé "tournant à gauche" en Amérique latine, bientôt suivis par l'arrivée de José Mujica, en Uruguay, ancien guérillero aussi. En Bolivie, le principal conseiller d'Evo Morales, et ministre par ailleurs, Alvaro Garcia Linera, principal penseur de l'"evismo", a aussi, dans les années 90, appartenu à un mouvement armé, le Mouvement Pachakutic. A travers ces exemples, la fin du 20ème siècle et le début du 21ème ont donc été marqués en Amérique latine par l'institutionnalisation et l'accession au pouvoir par la voie des urnes de certains anciens mouvements de guérillas.

L'histoire de l'Amérique latine, trop rapidement survolée dans les lignes précédentes, a donc été marquée par nombres d'expériences, de leaders, d'événements politiques d'une importance fondamentale. Tous, bien entendu, ont produit une quantité de discours, textes et manifestes reflétant leurs idées et leurs actions.  Si les événements en eux-mêmes ont, pour beaucoup d'entre-eux, déjà été étudiés, le niveau discursif de ces mêmes événements et locuteurs n'a quant à lui que peu fait l'objet d'études, que ce soit dans une perspective monographique ou, encore plus rarement, dans une perspective globale et comparative.  Il est donc impérieux aujourd'hui, après qu'ait été constitué depuis la fin des années 60 un champ de recherche qui se dédie à l'étude du discours à l'aide de concepts et outils adéquats, de s'y atteler. Pour cela, en s'appuyant sur les concepts de l'analyse du discours dans le champ des sciences sociales et, compte tenu de la masse discursive importante que représentent ces corpus, sur les méthodes informatisées d'exploration des corpus ou statistique textuelle, il importe de constituer en corpus les textes et discours des locuteurs, mouvements et événements d'Amérique latine puis de les étudier systématiquement.
C'est ce cadre conceptuel de l'analyse du discours que nous présentons brièvement dans la partie qui suit avant d'évoquer dans un dernier temps le cadre méthodologique de la statistique textuelle.